Steinlen et Welden Hawkins, une amitié artistique

Cécile Convert spécialiste du peintre Welden-Hawkins a attiré mon attention sur ce dessin de Théophile Steinlen qui était alors présenté comme un autoportrait de celui-ci. Elle explique ici pourquoi, il faut y reconnaître un portrait de Louis Welden-Hawkins :

Théophile Steinlen (1859-1923) Portrait de Louis Welden Hawkins,
crayon noir sur papier, signé en bas à droite 21.5 x 12 cm

Théophile-Alexandre Steinlen est né le 10 novembre 1859 à Lausanne, où il passera sa jeunesse. Après deux ans d’études de théologie, il se tourne vers le dessin et commence, dès 1879, une formation artistique qui le mène à Paris. Installé avec sa femme dans le quartier de Montmartre à partir de 1881, Steinlen fréquente les milieux intellectuels et artistiques, et a ses habitudes au cabaret Le Chat Noir pour lequel il contribue également à la revue. Il y fait de nombreuses rencontres telles que Jean-Louis Forain, Aristide Bruant, Alphonse Allais ou encore Paul Verlaine.

Parmi ces personnalités figurait le peintre Louis Welden Hawkins, que Steinlen a croqué sur cette feuille. Peu de documents nous renseignent sur les liens entre deux deux hommes, mais on sait qu’ils évoluaient dans le même milieu. Ils participèrent notamment tous les deux au Salon des Indépendants de 1893. Par ailleurs, ils partageaient plusieurs relations en commun. On pense notamment à Alexandre Charpentier, qui fut – comme en atteste une lettre conservée à la documentation du musée d’Orsay1 et un masque en bronze – un grand ami de Louis Welden Hawkins. Alexandre Charpentier réalisa d’ailleurs le décor sculpté du cabaret Le Chat Noir fondé en 1881, ce même cabaret que fréquentait Théophile Steinlen. Le Chat Noir devenant bientôt le haut lieu de rassemblement de toute une génération d’artistes, d’écrivains, d’hommes politiques et de journalistes, Steinlen et Hawkins ont dû s’y rencontrer et, probablement ont-ils été présentés par l’intermédiaire d’Alexandre Charpentier.

Fig.1 Alexandre Charpentier, Louis Welden Hawkins, 1893, Masque en bronze, H. 26 ; L.21 ; P.12, Musée d’Orsay

Une autre interconnexion entre les deux artistes peut être tissée en partant du masque en bronze évoqué plus haut. Ce masque en bronze, conservé à Orsay, a été réalisé par Alexandre Charpentier en 1895, à l’effigie de Louis Welden Hawkins. Or, celui-ci appartint à la journaliste Séverine, une amie de Hawkins2 – une huile sur toile de Hawkins la représentant est aujourd’hui conservée et exposée à Orsay (fig.2) – qui fut également une proche de Steinlen, puisqu’elle collabora notamment avec lui au sein de la « Société des amis du peuple russe et des peuples annexés » présidée par Anatole France. Louis Welden Hawkins, qui était aussi engagé politiquement, a ainsi pu rencontrer Théophile Steinlen par le biais de Séverine.

Fig. 2 Louis Welden Hawkins (1849-1910) Séverine, Vers 1895
Huile sur toile H. 77 ; L. 55 cm (Musée d’Orsay)

Ainsi, les deux artistes, par leurs relations communes et leurs pratiques artistiques, ont été en contact et, comme le suggère ce dessin, ont sans doute sympathisé.

Sur cette belle feuille, on reconnait le style nerveux et spontané de Théophile Steinlen, tout comme la vivacité de son trait. Louis Welden Hawkins, de profil, adresse un regard à Steinlen. On ressent une complicité entre les deux hommes. La physionomie du portraituré est incontestablement celle de Louis Welden Hawkins. L’arcade sourcilière, les yeux en amande, le regard vif, les oreilles, les narines, l’implantation des cheveux ou encore le petit menton, tous ces traits marqués sont bien ceux de Hawkins, comme le confirme d’ailleurs la comparaison avec plusieurs autres représentations de l’artiste (fig.3 ; fig.4 et fig.5).

Cécile Convert est consultante en art, diplômée d’une licence d’Histoire de l’Art à la Sorbonne Paris-IV et d’un Master à l’Ecole du Louvre. Elle est spécialisée dans l’art symboliste et experte de Louis Welden Hawkins (1849-1910). Après une première recherche sur la figure féminine dans l’œuvre de Louis Welden Hawkins, elle travaille sur la mise à jour du catalogue raisonné de l’artiste, en vue de sa publication.

Fig.3 Photographie de Louis Welden Hawkins, non datée (Musée d’Orsay)

Fig.4 Louis Welden Hawkins, Autoportrait, Crayon noir, estompe et rehauts de blanc, 18.5 x 8.5 cm, Paris, Artcurial, le 26 septembre 2017

Fig.5 Louis Welden Hawkins, Autoportrait, 1906, huile sur toile, 78 x 71.5 cm, Van Gogh Museum, Amsterdam

1 Lettre autographe signée Alexandre Charpentier, adressée à Louis Welden Hawkins, datée du 1er janvier 1908, reproduction conservée à la documentation du Musée d’Orsay :

« Moi aussi je t’envoie tous mes bons souhaits / mais c’est surtout pour ta femme, pour / ta fille qu’il faut en faire – Ta femme – tu sais combien j’admire / sa bonté, son dévouement envers toi, je l’embrasse / bien affectueusement et lui souhaite que / tu fasse [sic] des belles choses, c’est le souhait / qu’elle aimera le mieux / -Ta fille – c’est un [sic] jeune camarade, / une petite soeur cadette qui continue ce / que vous essayons de faire, souhaitons lui [sic] / des soucis moindres que les notres [sic], et / qu’elle ait de grands succès, car c’est là / une grosse joie / Pour nous deux qui sommes vieux / il n’est pas certain que nous fassions / des oeuvres meilleures que celles déjà faites / Souhaitons nous simplement que nous / ne nous émoussions pas avec l’âge / et que toutes les belles choses soient / pour nous de plus en plus claires, de / plus en plus émouvantes / et puis (cela n’a aucun rapport avec ce que / je viens de dire) souhaitons nous, à nous deux / plus d’argent afin que ceux que nous / aimons aient la vie plus douce. / Mon vieux, n’aie aucune crainte / je suis sûr que pour Londres tu es invité / officiellement je l’ai vu on ne le / dira aux intéressés que quand on aura / aussi invité les oeuvres qu’ils devront / envoyer – c’est le travail qui se fait en / ce moment – du reste je te tiendrai au / courant / Beatz (?) vous envoie à tous trois ses amitiés / ton / Alexandre Charpentier.

2 Une lettre de Séverine à la fille de Hawkins, Jacqueline, témoigne de toute l’affection que la journaliste éprouvait à l’égard de Hawkins. Lettre autographe signée Séverine, adressée à Jacqueline Hawkins, datée du 10 février 1924, conservée dans les archives du Musée d’Orsay, MS. 409 INV. 125 090, extrait :

« Mademoiselle / Je tenais à ce qu’après moi le beau / portrait que fit votre père fut hono- / ré comme le méritait son grand talent. / J’en ai donc fait don à l’Etat, au / Musée du Louvre ; cette nouvelle, je / pense vous fera plaisir. / L’âge vient pour moi ; et, avant de / disparaître je tiens à ce que mes souve-/ nirs préférés aillent où ils auraient le / plus de chances à être respectés. »